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Les transitions politiques n’ont pas changé l’histoire du Mali

On les appelle Président de la transition, Vice-Président de la transition et Président du Conseil national de la transition. Les organes mis en place au lendemain de la chute de Président Ibrahim Boubacar Keita (IBK) ne laissent planer aucun doute, le Mali serait bien dans une nouvelle transition politique après celles de 1968, de 1991 et de 2012.

On peut entendre par transition politique “un intervalle entre un régime politique et un autre”.  On distingue 4 types de régimes politiques, un totalitaire (Nazis par exemple), un autoritaire (Chine, Iran, Corée du Nord etc…) et un libéral (Canada, Suisse…). A ceux-là s’ajoutent les régimes hybrides qui oscillent entre démocratie et autoritarisme. 

The Economist Intelligence Unit’s Democracy Index

En 1991 le Mali est passé d’un régime autoritaire à un Régime à priori démocratique. D’ailleurs le pays a longtemps été présenté comme le champion de la consolidation démocratique. C’est à partir de 2008, en même temps que Hong Kong, que le pays a rejoint le groupe des régimes hybrides. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il s’agissait d’une démocratie libérale entre 1992 et 2002.

La transition de 1991 a abouti à un coup d’Etat en 2012 celle qui a suivi également mené à un coup d’Etat en 2020. A y regarder de plus près, on retrouve dans la gouvernance du regretté Amadou Toumani Touré et de IBK les mêmes éléments, à savoir le clientélisme politique, le népotisme, la mauvaise gouvernance, le manque de justice et surtout une personnification des Institutions. Le pays n’a jamais atteint la phase de consolidation démocratique, l’hybridité finissant toujours par s’imposer.

Si l’on veut analyser les échecs des transitions, on doit s’interroger sur les actions des acteurs de plusieurs catégories. D’abord la Communauté internationale, cette dernière a une mauvaise lecture du concept de transition politique qui a dans les faits une portée limitée pour elle. En l’occurrence parler de transition politique permet au mieux d’accorder une certaine légitimité/légalité aux nouveaux acteurs politiques locaux et autorise les différents intervenants de la coopération internationale à poursuivre leurs actions. La finalité pour eux ne se trouve pas dans les reformes politiques fondamentales, mais dans l’élection d’un Président et d’une Assemblée nationale.

Pour les élites locales de 68 à nos jours, une transition politique est un lieu de lutte pour la conservation ou l’accession aux pouvoirs politiques et/ou économiques. Une avancée sur la gauche peut conduire à des reculades sur la droite. L’adaptation est la valeur cardinale, il faut maintenir le statu quo tout en donnant l’impression de bouger.

Pour les populations, les transitions sont annonciatrices d’espoir, elles sont pour beaucoup la fin d’un calvaire et la possibilité d’écrire une nouvelle page des relations entre gouvernés et gouvernants. Pour les élites locales qui récupèrent les dividendes politiques de l’exploitation des colères de la population, il n’est pas envisageable de les laisser influer sur le processus. L’échec de 2012 est en partie dû à ce resserrement de la transition autour des élites, qui comme on l’a dit plus haut ont plus d’intérêts à maintenir un statu quo.

Concernant la transition de 2020 et avec 5 mois de recul, on peut noter qu’elle n’est pas foncièrement différente de celle de 2012, les discussions sur la reforme Constitutionnelle ou sur la Loi électorale ne peuvent constituer en aucune façon une remise en cause d’un système hybride. L’urgence sécuritaire, les intérêts des élites et le poids de la Communauté internationale ont de nouveau peser.

La « lumière » est en quelque sorte venue des débats qui ont eu lieu en France après la mort tragique de cinq de leurs soldats. Sans reforme politique majeure est-il imaginable d’instaurer l’autorité de l’Etat sur des territoires où il est contesté depuis plusieurs décennies? Le fait que ces aspects politiques aient été négligés au détriment du militaire explique ce sentiment d’enlisement. La transition politique aurait pu par exemple constituer le lieu de dessiner un consensus national y compris avec ceux des groupes extrémistes qui seraient prêts à discuter.

Reconnaissons qu’il n’y a pas une stratégie universelle permettant de conduire à une transition politique, mais il vaut mieux tirer les leçons des expériences passées et éviter de reproduire les mêmes erreurs.

Après tout le mouvement perpétuel est pour certain un rêve qui n’en finit pas.

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Engager des pourparlers de paix avec le GSIM dans les conditions actuelles serait contre-productif

Depuis les conclusions de la Conférence d’entente nationale en 2017, et celles du Dialogue national inclusif en 2019, l’idée de l’ouverture de négociations avec le groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) a fait son chemin. L’argument principal soutenant cette action est le manque de progrès enregistré malgré 8 années d’approche militaire.

Cette idée a été progressivement reprise publiquement par une partie de l’élite politique malienne. Plus discrètement elle a fait son chemin au sein de la hiérarchie militaire, avec des sentiments mitigés.

Malgré les bons sentiments qui animent les tenants de cette solution il est important d’observer certaines réserves et d’avoir une vision plus large de ce changement de stratégie.

Les éléments du GSIM ont appliqué une stratégie de violence absolue en attaquant les forces de défense et de sécurité maliennes, mais également les populations civiles. Par exemple plusieurs villages de la commune de Mondoro ont subi entre 2017 et fin 2019 une violence inouïe, faite d’enlèvements, d’assassinats, de famine organisée par des blocus, d’utilisation d’engins explosifs ayant visé des femmes et enfants. Ce « management de la sauvagerie » visait à pousser les populations locales à la reddition, ce qui fut fait sous la forme d’un accord négocié. Les populations ne doivent plus collaborer avec l’administration, les forces armées maliennes et tous les litiges doivent passer par un « tribunal islamique ».

Le même scenario est observé dans au moins 5 zones du centre dont le Kareri, où les villageois souffrant de la faim se sont pliés aux conditions imposées par les éléments du GSIM après 2 années de violence. Parmi ces conditions, là encore l’interdiction de toutes collaborations avec les représentants de l’Etat qualifiés de « Tawaghits » « qui gouvernent par une autre loi que celle d’Allah ». Pour le GSIM la violence et la terreur sont des moyens pour atteindre leurs objectifs politiques, ils doivent aboutir à la reddition de l’adversaire et à l’installation d’un régime islamique.

Le GSIM sait à côté de la violence faire preuve d’habilité politique, c’est ainsi que ces leaders se sont toujours dit disponibles au dialogue en posant comme condition première le départ de la Minusma et de la France. Par cette posture ils savent pouvoir compter sur le soutien de ceux qui sont favorables aux négociations et farouchement opposés à la présence de la Minusma et de Barkhane.

L’idée de négociations tant vantée par les autorités est apparue dans un contexte, où l’armée malgré des centaines de milliards d’investissements ne parvient pas à gagner du terrain.

En effet, l’ancien Président de la Commission de Défense de l’Assemblée nationale aimait rappeler que le pouvoir avait investi massivement dans la remise à niveau de l’armée. La loi de programmation militaire prévoyait des achats d’équipements, d’aéronefs, et de divers matériels qui auraient permis à l’armée de s’adapter pour faire face à la menace.

Or au fur et à mesure que des investissements étaient annoncés, l’armée perdait du terrain et les attaques meurtrières du GSIM puis de l’état islamique mettaient en lumière sa faiblesse. De plus, dès 2014 la presse malienne n’a cessé de révéler des affaires de malversation et de détournements de fonds. Pour faire court la remise à niveau n’a pas eu lieu.

Enfin, les stratégies n’ont jamais été claires et les opérations des FDSM notamment au centre du pays ont longtemps été entachées par des accusations d’exactions de la part des organisations de défense des Droits de l’Homme.

En conclusion la mauvaise gouvernance et le manque de stratégie ont plombé les capacités du Mali à faire face aux groupes armés. On peut légitimement se poser la question des progrès réalisés malgré 8 années d’investissements et de formation. Face à cette situation l’ouverture de négociation peut être interprétée comme un aveu d’impuissance de la part des élites qui constatent qu’elles n’ont pas été en mesure de construire un appareil de défense efficient.

Par ailleurs, le Ministre des affaires étrangères de la France a pour sa part, rappelé que la question des négociations avec le GSIM ne se posait pas. La France maintiendrait sa stratégie qui est d’affaiblir les groupes armés, permettre aux forces locales de monter en puissance, et avoir la maitrise du terrain. Cette stratégie doit également s’accompagner d’actions de développement et de progrès sur le plan politique.

Dans les faits les deux postures ne sont pas irréconciliables, et l’intérêt pour les autorités maliennes serait de maintenir le dialogue, tout en misant sur la pression militaire. Cependant tant que cette pression militaire est uniquement exercée par la force Barkhane, l’appel à la négociation apparait comme un aveu de faiblesse.

« La guerre est un acte de violence engagé pour contraindre l’adversaire à se soumettre à notre volonté ». Clausewitz

Les pourparlers sont certainement une étape importante, mais la communication des autorités maliennes qui donnent l’impression de courir derrière le GSIM est contre-productive et sonne comme un aveu d’impuissance masqué derrière « la volonté du peuple. » Il est tout à fait louable de vouloir mettre fin à un conflit meurtrier, cependant la position de faiblesse dans laquelle se trouve l’Etat lui ferait rejoindre la table de négociation en extrême fragilité. De plus des questions se posent sur la stratégie de dialogue. Se fera-t-il avec la CMA et la Plate-forme ou isolement?

Certains responsables affirment que l’idée serait de diviser le mouvement en attirant les plus « modérés » vers l’Etat. Quelles sont les données sur ces modérés ? Là aussi il y a beaucoup de spéculations.

Enfin, quid de la justice pour les victimes des groupes armés radicaux et de la lutte contre le terrorisme. Seront-elles marginalisées au nom de la paix, comme c’est le cas aujourd’hui dans le processus d’Alger?

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(2)Interroger et reformer notre démocratie

La période de transition s’ouvrant constitue une occasion nouvelle offerte aux maliens d’interroger le système démocratique offert après la révolution de 1991. Ce sujet fondamental nécessite un débat approfondi, afin de corriger les manquements qui ont conduit aux coups d’Etat de 2012 et 2020.

Le Mali est une jeune démocratie. Ce régime politique est une nouveauté sur des territoires où prédominaient des pouvoirs héréditaires parfois de droit divin, auxquels ont succédé l’administration coloniale et l’Etat post-colonial. Le pays ne peut donc se prévaloir de la même expérience que certaines démocraties ayant plusieurs siècles d’existence.

Il convient de rappeler que la révolution de 1991 est le fruit de la lutte du peuple. Ce dernier a donc opté pour un modèle où il serait entendu à travers le choix libre de ces représentants par le biais d’élections transparentes et l’érection d’institutions démocratiques. Dans ce système les élus ont pour mandat d’exercer le pouvoir au nom de la population dans le souci du bien public et de l’intérêt général.

  • Elections

L’élection peut être pris comme un des critères d’évaluation de la marche démocratique d’un pays. Lors des premières présidentielles de 1992, Alpha Oumar Konaré a été élu avec 600000 voix et un taux de participation proche de 22%. En 1997 le taux de participation était de 29% et le même a été élu avec 1 millions de voix. En 2007 ATT a été élu avec 1.6 millions de voix et une participation à 38%. En 2013 la participation était de 48% avant de retomber à 42% en 2018. A titre de comparaison au Bénin il était de 64% en 1991, et de 88% en 1996. Mathieu Kerekou a obtenu plus de voix en une seule (2001) élection que AOK en deux.

Les législatives n’ont pas connu une participation supérieure à 35% quand elles n’ont pas été tout simplement annulées comme en 1997. En 2002, 1 200 000 cartes d’électeurs n’avaient pas été retirées. En 2007 le taux de participation était de 33% En 2020 elles ont été fortement contestées et ont en partie conduit au renversement du Président IBK.

Le principe démocratique veut que l’élu soit représentatif de la population. Si l’on s’appuie sur la présidentielle de 2018, IBK a été élu avec 1 798 632 voix. Cela représente 21% des inscrits et 8% de la population totale. Arrivé second Soumaila Cissé lui représente en poids des inscrits 10% et en poids de la population totale 4%.

Depuis l’avènement de la démocratie aucun Président n’a été élu avec une majorité d’inscrits. Les maliens boudent les élections. Par ailleurs chaque élection a été marquée par des accusations de fraudes sur le fichier électoral, de bourrages d’urnes et des achats de vote.

Il faut donc s’attacher à régler la question de la participation des citoyens au choix de leurs représentants. Sa faiblesse pourrait s’expliquer d’une part par les barrières administratives, mais aussi par un désintérêt des populations accentué par l’émergence de pratiques politiques qui ont pu conduire à une rupture entre l’élu et l’électeur.

Le manque d’instruction peut aussi être considéré comme un frein à une participation politique plus active, mais il ne peut expliquer à lui seul le désintérêt des populations pour le scrutin. Cette catégorie de population a d’ailleurs été ciblée par les programmes expliquant les droits politiques et incitant à participer aux élections. On peut prendre pour exemple l’émission « A nous la citoyenneté » ou d’autres programmes similaires diffusés sur les TV et radios locales.

  • Représentativité sociologique

Par ailleurs, la question de la représentativité ne doit pas uniquement se poser en termes de suffrages exprimés mais aussi en terme sociologique (revenus, classe sociale…). Or on note du fait de la pratique politique depuis 1991 l’émergence d’une « bourgeoisie politique » avec des « entrepreneurs politiques » propulsant l’argent comme la clé d’intégration dans le milieu politique. De ce fait les populations ne sont pas vraiment représentées dans leur diversité. Une véritable ploutocratie s’est installée avec une noblesse politique qui concentre les pouvoirs politiques et économiques.

II est d’ailleurs intéressant de constater que dans la quête d’amélioration de la marche démocratique, certaines plateformes ont fait des propositions réclamant la mise en place comme critère pour être élu député la possession de diplômes universitaires. Cette proposition s’inscrit pourtant contre le principe même de la démocratie et renforcerait au contraire son caractère élitiste. En effet un individu dont les parents feraient de la politique dans les conditions actuelles bénéficiera d’une meilleure éducation et pourra à priori prétendre plus aisément à occuper le même rôle politique dans la société. Nous aurions alors un système « dynastique » excluant une partie de la population. Une personnalité comme l’ancien syndicaliste et Président Brésilien Lula n’aurait jamais pu être élu dans un système similaire.

  • Des partis politiques peu démocratiques

Enfin, la question du fonctionnement des partis politiques et des relations qu’ils entretiennent avec les populations est une illustration supplémentaire de l’échec de la démocratisation du Mali. Leur fonctionnement est vertical, clientéliste et semi-autoritaire. Ils sont coupés des populations mais aussi des militants.

En effet, les partis sont organisés autour d’une élite (là aussi le pouvoir de l’argent est présent) supposée représenter les militants de base, lorsqu’ils existent. Dans la pratique ces derniers ne sont que rarement consultés, uniquement en période électorale. Ils ne disent mot dans la définition de la ligne politique du parti, et les tentatives rares d’organisation de primaires ont surtout été marquées par des arrangements internes entre ténors.

Les acteurs du système démocratique au sein des partis ne sont plus perçus comme des représentants des populations mais comme une noblesse dans l’Etat avec laquelle elles entretiennent des rapports d’argent. La marche démocratique qui exclut la population et la recherche de l’intérêt collectif a nécessairement débouché sur un système instable et contesté continuellement.

  • Conclusions

Ce système aux apparences démocratiques, a un impact négatif sur la manière dont les lois sont appliquées, l’acceptation des décisions du gouvernement et la responsabilité politique des élus par rapport à la société civile. Dans ces conditions il est difficile de pouvoir bénéficier des progrès promis par la révolution de 1991.

Pour parer à ce désintérêt plusieurs expérimentations sont possibles. La démocratie participative locale permet de consulter les populations sur des sujets d’intérêts et permet de renforcer leur participation à la vie de la cité, de recréer du lien entre les institutions et les citoyens. Le sujet étant de ne pas consulter les populations sur des décisions déjà arrêtées, mais qu’elles soient entendues réellement.

Avec le développement des nouvelles technologies il est tout à fait possible d’imaginer des mécanismes allant dans ce sens. Concernant les élections on doit s’intéresser à d’autres modes de scrutin et notamment le vote unique transférable. Ce système favorise une meilleure représentation proportionnelle des minorités et contourne la mainmise des partis politiques. Il polisse également les coalitions opportunistes que les partis politiques bâtissent pour conquérir le pouvoir et auxquels l’électeur doit adhérer ou s’abstenir. Cela veut également dire la fin du régime semi-présidentiel pour un régime parlementaire. Il a ses inconvénients aussi comme la possibilité d’une instabilité parlementaire.

Il nous faut trouver des mécanismes qui améliorent la qualité de la démocratie et pour cela il faut promouvoir de nouvelles pratiques, qui changeront les rapports entre citoyens et représentants. La transition est donc le lieu de réfléchir à toutes ces réformes.

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Mali: nos challenges méritent des réponses structurelles

Les contestations politiques au Mali mises en exergue par les manifestations de ces dernières semaines sont un épisode de plus dans l’histoire tumultueuse du Mali. Il serait dommageable de ne pas affronter ces défis et de nous contenter de mettre la poussière sous le tapis et faire l’autruche. Pour trouver des solutions à cette énième épisode nous devons à mon sens prendre en compte sa dimension certes hautement politique, mais également une économique, qui est le grand absent des divers débats actuellement en cours.

Il est important sur le plan politique d’interroger le processus de consolidation démocratique au Mali. Les critères d’évaluation sont nombreux, on peut retenir l’ancrage de l’Etat de Droit, une bureaucratie fonctionnelle et l’absence de clientélisme institutionnel. Partant de là il est aisé pour chacun de constater des failles dans l’émergence d’un Etat de droit, la présence d’un clientélisme institutionnel et des difficultés pour la mise en place d’une bureaucratie efficace permettant de mettre en œuvre la vision des pouvoirs publics. Nous pouvons donc arriver à la conclusion que la consolidation démocratique a connu des ratés depuis 1991.

On remarque par ailleurs, dans le détail que les Institutions se sont recroquevillées sur elles-mêmes ne servant plus que les intérêts de petits groupes et se coupant des populations. Cela a conduit à une situation de contestation forte au cours de la dernière décennie. A cela est venu se greffer en toute logique l’affaissement de l’Etat que certains qualifient de faible, fragile ou de faillit. Ce qu’il faut retenir c’est qu’il ne remplit plus son rôle régalien.

Sur le plan économique le « Plan de développement économique et social » (PDES) du Président ATT ou encore la politique socialiste du Président Alpha Oumar Konaré se sont heurtés à plusieurs défis aussi bien internes qu’externes. Sur le plan interne ces politiques ont été plombées par un manque de vision et une définition claire des objectifs à atteindre, ainsi que par la corruption et la mauvaise gouvernance. Sur le plan externe nous avons été entrainés dans un cycle de libéralisation et de mise en pratique de politiques décidées par des technocrates à Washington apposant des recettes inadaptées à notre économie.

Ainsi nous avons basculé dans la désindustrialisation, la destruction d’emplois stratégiques et l’ouverture de nos marchés sans filet de sécurité pour les producteurs locaux. La conséquence est que nous ne parvenons pas à réduire le chômage des jeunes, à faire émerger une classe moyenne (capable d’influencer positivement la politique nationale) malgré des chiffres macroéconomiques flatteurs.

Ainsi si nous amoncelons des défis politiques caractérisés par un déficit d’institutionnalisation et des défis économiques caractérisés par un manque de vision stratégique et de résultats en matière de lutte contre la pauvreté et le chômage insuffisants.

Il est difficile pour le moment de savoir quelle sera l’issue de cette énième crise, mais il est impératif que nous apportions des réponses à ces défis pour continuer à exister en tant que pays et pour aller vers la construction d’un avenir commun. Répondant à la fois à la crise politique et économique nous participerons à apporter une réponse à la crise sécuritaire.

Ce travail de réflexion et de reconstruction profond doit aboutir à une doctrine solide identifiant des objectifs clés en fonction des moyens locaux. Il doit être porté par les intellectuels, la société civile, les leaders religieux, coutumiers mais aussi par les hommes politiques. Il ne doit souffrir d’aucune instrumentalisation politique, les enjeux étant cruciaux.

Nos challenges méritent des réponses structurelles.

La refondation attendra

Le 19 février 2021, le Premier Ministre a présenté devant le Conseil national de transition le programme d’action gouvernementale qui s’articule autour de 6 axes déclinés en 23 objectifs, adossés à 275 actions à évaluer à travers 291 indicateurs. Les chargés de projets auront apprécié cette approche « SMART ». Le Premier Ministre justifie cette approche par la nécessité de transparence. Soit !

En effet nous avons eu droit à une véritable démonstration de la part du Premier Ministre devant un Conseil National de Transition (CNT) sensiblement séduit par tant de technicité. Si technique que certains ont eu besoin qu’on leur explique certains sigles. Dans le fond, il n’y avait pas réellement d’enjeu politique sur le contenu de la présentation. La seule voie dissonante est demeurée hors du CNT, celle du M5 RFP dont l’œuvre aurait été parachevée avec la chute du Président IBK, par la junte, et se considère depuis lors floué.

Il ne s’agit pas de contester le plan d’action du gouvernement, mais de le placer dans son contexte politique. Il découle d’assises nationales organisées au lendemain du coup d’Etat du 18 août 2020 et verrouillées par la junte. Ces assises ont repris les conclusions du dialogue national inclusif organisé en 2018. Le point commun entre ces deux processus est la méthodologie discutable. En effet le DNI a été organisé dans les Régions par les gouverneurs et les préfets qui ont « sélectionné » les participants. Ils ont validé un catalogue de souhaits, qui a été remonté au niveau national, où des personnes cooptées à nouveau ont procédé au même exercice. Il n’y a pas réellement eu de débats. On peut à juste titre au regard de la méthodologie questionner la légitimité des participants et par ricochet celle des mesures avancées.

Rappelons également que la légitimité du CNT découle d’un processus de sélection validé par le Vice-Président de la transition. Ainsi les membres du pouvoir législatif, supposés contrôler l’action doivent leurs places au choix porté sur eux par l’exécutif. Autant dire que les risques de confrontations idéologiques sont assez limités.

Astucieusement, le catalogue hérité du DNI envoie des signaux à plusieurs clientèles politiques. Ceux opposés à l’Accord de paix, ceux favorables à une discussion avec les groupes extrémistes violents, ceux qui confondent reforme constitutionnelle et refondation ont chacun eu droit à une mesure. Les syndicats n’ont pas été oubliés. Finalement on se retrouve avec un document qui donne des assurances à chacun. On peine à déterminer la ligne directrice.  L’ensemble ne forme pas un corps. L’éducation est par exemple au cœur de la refondation, mais cette politique ne doit pas être déconnectée de celle du processus de régionalisation. Autre illustration, l’on parle de la relecture de l’Accord tout inscrivant la mise en œuvre de certaines mesures issues de ce même accord. Que va-t-on relire et dans quel objectif ? Mieux, pourquoi veut-on relire ?

En conclusion, ce programme est l’héritier d’un processus imparfait, il donne une ligne directrice au gouvernement de la transition mais ne porte pas en lui le changement tant attendu. Il n’est pas surprenant pour autant, tant le CNT que la junte ou le M5RFP avant n’ont pas démontré une capacité ou volonté à penser l’Etat et la relation gouvernants/gouvernés en dehors des cadres conventionnels.

Illustration parfaite, le combat actuel tourne autour de la mise en place d’un organe unique d’organisation des élections. Oui, les élections sont d’ores et déjà l’enjeu majeur. Dans la situation actuelle cet élément aurait dû constituer une simple variable pour ces partis politiques. Ils estiment dans une myopie collective que toutes les difficultés politiques tiennent dans la conquête du pouvoir et non dans leur capacité à résoudre les équations politique, économique et sociale. Rien ne justifie actuellement que cet organe unique soit une solution.

Nous aurions dû prendre le temps de mettre en place des organes vraiment représentatifs. Cela ne signifie pas exclure les militaires, dont le rôle politique n’est pas à négliger. Le M5RFP à l’instar de la junte ne jouit pas d’une plus grande légitimité. La légitimité des chefs religieux et coutumiers est également fortement contestée. Face à cette crise de légitimité, nous avons fait le choix de la myopie.

Le questionnement sur la nature de l’Etat malien qui est contestée depuis plusieurs décennies n’aura certainement pas lieu. Les organes n’y verront pas intérêts, certains acteurs, n’en n’ont pas la volonté, d’autres ne le comprennent pas, disons-le. On se contente de remettre une pièce dans la machine, en recyclant des mesures dont on veut bien se convaincre qu’elles seront efficaces.

Pense-t-on dire qu’il suffira de débattre de la nationalité du Président, de la présence d’un centre scolaire dans le Gourma et d’un CSCOM à Bintagoungou pour parler de refondation. On dira que l’Etat est utile et donc pas contester ? A condition de pas nier le lien entre l’utilitarisme et sa finalité, à savoir le bonheur du plus grand nombre. La refondation attendra que l’on se permette ce débat.

Bilan de l’année 2020

L’année 2020 a été marquée par la pandémie de Covid19 qui a mis à rude épreuve les faibles capacités du pays en matière de santé. La pandémie a coïncidé avec une agitation sociale et politique très forte et latente depuis 2015. Ces troubles de faible intensité, accélérés après les législatives de 2020 ont conduit à un changement de régime inconstitutionnel, avec le départ du Président Ibrahim Boubacar Keita (IBK) et l’installation d’une transition civilo-militaire au pouvoir.

Alors que l’année 2021 débute, je me pose les mêmes questions qu’en 2012 concernant l’avenir du pays qui traverse une crise sans précédent et dont on ne voit pas la fin. La situation en effet ne s’est pas améliorée et on pourrait même dire qu’elle s’empire malgré les efforts et sacrifices consentis depuis 8 années.

La pandémie a démontré la faiblesse du système de santé

Il faut en premier lieu de saluer le dispositif sanitaire mis en place par les autorités et le dévouement du personnel de santé qui malgré des moyens parfois rudimentaires s’est impliqué pour contenir la crise. En effet le pays ne dispose pas de suffisamment de lits et de respirateurs. Il a pu compter sur les dons de la Chine, de la Turquie, des ONG et de l’OMS, mais ceux-ci demeurent insuffisant pour faire face à une deuxième vague extrêmement virulente.

La pandémie a mis en lumière la faiblesse de notre système de santé. Les structures de santé sont dégradées et manquent de moyen. Par ailleurs la qualité de la formation du personnel est également à questionner. L’hôpital comme tous les autres services publics est rongé par la mauvaise gouvernance et la corruption et cela au détriment de la santé des populations.

Plusieurs leçons doivent être tirées de cette pandémie. L’Etat doit investir pour remettre à niveau la faculté de médecine, les centres de recherche et les structures de santé de l’échelon communautaire à l’échelon national. Ces investissements sont fondamentaux tant la crise a démontré la dépendance du pays pour l’acquisition de kits de tests, de matériels de protection et de vaccins. Le monde connaitra d’autres épidémies et il est stratégique que nous puissions compter sur nos propres moyens pour y faire face.

Les progrès sur le plan sécuritaire faibles

La situation sécuritaire s’est continuellement dégradée au cours de l’année écoulée. Les Forces de défense et de sécurité malgré des années de formation et de guerre ne semblent pas être en mesure de faire face. La situation sécuritaire est donc restée tributaire de la pression que fait peser les français sur l’état islamique et le JNIM.

La force du G5 n’est pour l’instant pas opérationnelle, elle n’a pas les capacités de mener des opérations sans le concours de la France. On note certes des opérations tripartites dans la zone du Liptako, mais elles ne laissent pas voir une montée en puissance de l’organisation.

Par ailleurs les organisations des Droits de l’Homme ont continué à pointer du doigt la responsabilité de certains membres des FDSM dans des violations des Droits de l’Homme au cours d’opérations de « contre-terrorisme ». Ces atteintes à répétition profitent aux GAT qui croissent sur le rejet de l’Etat par les populations civiles. Or l’établissement de l’autorité de l’Etat doit se faire avec l’acceptation des populations locales.

De plus, les groupes armés terroristes ont continué à soumettre par la violence et par la séduction les populations dans les territoires abandonnés. Ils ont multiplié les alliances stratégiques et les embargos comme dans la commune de Mondoro, le cercle de Bankass, l’inter-fleuve ou encore à Niono. Quel autre choix pour des populations civiles délaissées que de se soumettre aux maitres des lieux ?

Au centre du Mali et notamment dans les cercles de Koro, Bankass, et Bandiagara, le JNIM a continuellement gagné du terrain sur le groupe Dana Amba Sagou. Ils ont soumis par la force et/ou la séduction plusieurs villages dogon et peuls. Par ailleurs ils se sont attaqués à l’axe routier reliant Mopti et le Burkina pour assécher les finances de DAS. En effet, l’acharnement sur les ponts situés sur cet axe s’explique par le fait que DAS disposait de plusieurs check-points au niveau desquels ils prélevaient des taxes aux routiers.

On note aussi que c’est l’aile de Dana Amba Sagou dirigée par Youssouf Toloba qui a été la plus amoindrie, l’autre aile ayant rassemblement renoncé à une politique de conquête territoriale et établi un dialogue avec les membres du JNIM et les communautés peules locales.

Concernant la mise en œuvre de l’accord pour la paix signé depuis 5 ans à Alger, les progrès restent anecdotiques. Les dividendes politiques restent imperceptibles et les populations demeurent sceptiques. Le rapport des experts des nations-unies a d’ailleurs pointé la responsabilité de plusieurs responsables maliens et de groupes armés dans les blocages observés. La fondation Carter qui est observateur indépendant de la mise en œuvre de l’Accord abonde dans le même sens.

L’Accord qui a été présenté comme un élément de refondation et de pacification n’a pas atteint ses objectifs après 5 années de mise en œuvre. Des voix s’élèvent pour le remettre en cause et demander sa relecture sans pour autant expliquer ce qu’il y a à relire et en quoi cela améliorait la situation. Cette posture n’est pas productive et ne vise qu’à alimenter des débats stériles.

La communauté internationale a semble-t-il voulu mettre plus de pression sur les acteurs en nommant les responsables accusés de ralentir la mise en œuvre de l’Accord. Il reste encore beaucoup à faire pour rétablir la confiance entre les acteurs, affaiblir les actions des spoilers et favoriser la mise en œuvre des mesures politiques.

Au cours de l’année à venir il est primordial de faire avancer les mesures politiques prévues dans l’accord et notamment le processus de régionalisation qui bloque. La nouvelle Constitution devra prendre en compte également les nouvelles règles avec un mode de désignation pour une nouvelle chambre plus souple et moins budgétivore que ce envisagé par le régime IBK.

Les reformes économiques n’ont pas eu lieu

La situation économique était déjà assez fragile lorsqu’est survenue la crise du coronavirus puis le coup d’Etat militaire. La situation ne s’est donc pas particulièrement améliorée. L’économie malienne reste fragile et demeure dépendante des importations et des facteurs climatiques.

Cette croissance et la forme de notre économie témoignent des efforts à entreprendre pour bâtir une économie moderne qui permette de lutter plus efficacement contre la pauvreté, le chômage et construire un modèle social.

La croissance démographique devient insoutenable pour le pays d’autant plus que la croissance économique ne permet pas d’absorber cette hausse de la population, notamment dans la distribution des services sociaux. Les chiffres macroéconomiques globalement bons témoignent mal des inégalités dans le pays et de la mauvaise répartition des richesses.

Il y a lieu de réfléchir à une réforme globale pour revoir la structure de notre économie, faciliter son financement par les banques et à investir dans les domaines porteurs de haute valeur ajoutée et notamment l’industrie de haute technologie.

Enfin la question monétaire a été au cœur des débat, avec une reforme à la marge qui témoigne du manque d’ambition et de la frilosité des dirigeants de l’UEMOA. Il y a des doutes quant à nos économies à supporter une union monétaire au sein de laquelle le Nigeria connu pour son instabilité économique pèserait plus de 60%. Cela démontre également les efforts à fournir sur le plan fiscal et juridique pour accroitre une intégration qui pour le moment est un vœu pieux.

Un climat social fortement dégradé

L’année a été marquée par le durcissement des mouvements sociaux qui ont contribué à faire chuter le régime IBK. La grève des enseignants et le Covid 19 ont fortement impacté l’année scolaire. D’un commun accord les parents, les élèves ont décidé de manière désastreuse, que 2 mois de cours était suffisant sauver l’année scolaire. Cette décision incompréhensible hypothèque l’avenir des élèves. Les retards accumulés se feront ressentir forcement dans les années à venir.

Au-delà du cas emblématique de l’école, les grèves ont été motivées dans d’autres secteurs par la somme des promesses non appliquées du régime IBK. Le gouvernement de ce dernier a conclu plusieurs accords insoutenables pour les finances publiques et a à plusieurs reprises repoussé leurs applications.

Un dialogue social et une révision de la condition de rémunération des agents publics sont indispensables. Cependant la sincérité pour sauver le système de fonction publique, l’assurance maladie et chômage pourrait ne pas être au rendez-vous.

Un climat politique délétère

La qualité du débat public s’est affaiblie, les élections législatives n’ont pas été à la hauteur, les candidats n’ont pas sembler mesurer la gravité de la situation dans laquelle se trouvait le pays. Ils ont pour la plupart mené une campagne en promettant des projets pharaoniques aux populations, qui pourtant n’entraient pas dans leurs prérogatives de députés.

Cette élection a démontré une fois de plus à quel point le clientélisme politique et les élections organisées dans ces conditions était un élément puissant de déstabilisation de nos sociétés supposément démocratiques. Cette élection voulue coute que coute portait les germes de la crise. La convergence des luttes politiques et sociales a conduit à un coup d’Etat militaire et à la mise en place d’une transition qui peine à démarrer.

La période semble propice à l’émergence d’initiatives politiques novatrices et qui proposeraient aux maliens un nouveau projet de société. Elles pourraient être le fait de coalitions de citoyens de tous horizons. A défaut de nouvelles initiatives, les prochaines élections présidentielles pourraient conduire à des oppositions entre vieux routiers de la politique malienne. La surprise pourrait aussi venir du coté de la junte au pouvoir.

Je ne pourrais pas conclure ce texte sans avoir une pensée pour Soumaila Cissé, Pierre Buyoya et tous ceux qui nous ont quittés en cette année 2020. Que Dieu leur fasse miséricorde, ils seront toujours dans nos pensées.

(1) La moralisation de la vie publique et politique doit être au cœur de la Construction de l’Etat Malien

 © ANNIE RISEMBERG / AFP

Après le renversement du Régime IBK le 18 août 2020 par un groupe de militaires, le Mali a de nouveau basculé dans une période de transition. Les débats font rage depuis plusieurs semaines entre spécialistes sur le fond et la forme de cette transition. Les hommes politiques ne sont pas en marge de ce débat et selon leurs intérêts personnels ils se positionnent. Cette nouvelle transition selon ce que les acteurs décideront d’en faire ne doit pas faire l’impasse sur les causes profondes qui ont conduit à la faillite d’un système global qui s’est montré incapable de répondre aux aspirations légitimes du peuple malien.

Dans les faits l’Etat malien post-colonial n’a que rarement été en mesure d’assumer ses fonctions régaliennes. Il a failli à protéger les citoyens et à leur fournir santé, éducation, justice, sécurité…etc. Pire, dans les zones rurales, éloignées des centres de décisions l’administration publique est perçue comme intrusive et spoliatrice. Dans ce cadre-là l’Etat se met en danger et les populations en position de défense de leurs intérêts. Elles ne voient naturellement pas d’un mauvais œil la chute d’un système qui leur apporte peu et leur prend beaucoup comme mentionné déjà ici le 22 juin 2020.

De plus, la faillite de l’Etat est liée à celle d’un régime politique à savoir la démocratie. Cette chute n’est pas le seul fait des administrateurs publics et a été accentuée par les principaux acteurs et animateurs du régime, c’est à dire les partis politiques, qui n’ont pas encore abandonné les réflexes du « Parti-Etat » des années postindépendance. Le 20 avril 2020 je publiais ici un texte sur la vie de nos partis politiques et j’y parlais de leur fonctionnement peu démocratique. L’objectif de ces partis était en grande parti articulé autour de la conquête du pouvoir, non pas du fait d’une idéologie uniquement, mais motivés par les avantages financiers conférés par l’occupation de postes de pouvoir.

Dès lors qu’on est occupé à mettre en place un système néo patrimonial et avec confusion volontairement entretenue entre les fonds publics et les fonds privés, cet Etat ne peut qu’être voué à l’échec. L’illustration parfaite de cet échec est le rôle que la Cour Constitutionnelle a joué dans les élections législatives de 2020. Ce clientélisme devenu insupportable pour les citoyens a conduit à accentuer une crise politique qui finira par emporter le Président et son régime.

Pour ces quelques raisons mentionnées ci-dessus la question de la moralisation de la vie publique est un thème qui doit apparaître dans les débats concernant le futur du Mali. Sans confiance il est difficile de construire un Etat accepté de tous et capable de remplir ses fonctions. Cette moralisation s’appuie sur la probité, l’exemplarité et la transparence.

Il existe différents textes déontologiques sur la question, mais ces derniers sont peu respectés. A titre d’illustration, il n’est pas rare de voir des Députés qui sont en même temps hommes d’affaires, idem pour les Ministres sans que cela n’émeuve. Pourtant ces comportements sont contraires à la loi et aux principes d’une vie publique transparente, morale et exemplaire. Les intérêts personnels sont placés au-dessus de l’intérêt général, et il est primordial de combattre ce phénomène pour atteindre le seuil du « changement structurel ».

Ci-dessous quelques modestes propositions :

  • L’encadrement stricte des dépenses des partis politiques lors des campagnes électorales ;
  • Rendre public les dépenses des partis politiques qui bénéficient de financements publics sur une base annuelle;
  • Que tous les élus locaux et nationaux déclarent leurs biens ;
  • Que tous les fonctionnaires déclarent leurs biens comme prévu par la loi ;
  • Accompagner l’office central de lutte contre l’enrichissement illicite d’un comité citoyen pour la transparence de la vie publique et politique ;
  • Rendre inéligible pour plusieurs élections générales (législatives et municipales) ceux qui changent d’étiquette en cours de mandat.
  • Augmenter les capacités d’enquête du pôle économique.

Edito: Répondre à la crise sociale et économique pour sortir par le haut.

Le 19 juin 2020 pour la seconde fois plusieurs milliers de maliens étaient sortis à l’appel du Mouvement du 5 juin (M5) regroupant des associations religieuses et des hommes politiques de divers bords. Alors que le Président de la République avait ouvert la voie à un dialogue avec la « rue » lors de ses deux sorties du 7 et du 9 juin 2020 , les positions se tendaient à l’Assemblée nationale, où son Président traitait le 17 juin 2020, les manifestants de « jihadistes » alors qu’un autre député accusait la rue de « déconner » et parlait de « décapitation ».

Il faut dire que la pression monte drastiquement et que les manifestants continuent à placer la barre assez haut en réclamant toujours, la démission du Président de la République, ce qui conduirait à reconnaître une vacance du pouvoir conformément à l’Article 36 de la Constitution. Dans le même temps, ils réclament une dissolution de l’Assemblée et de la Cour Constitutionnelle (CC). Ces conditions préalables à une sortie de crise proposées, peuvent conduire à la suspension de la Constitution et la mise en place d’une autorité transitoire, voire d’une Constituante.

A mon sens il faut accepter de dépasser à présent le cadre des querelles juridiques, en effet les manifestants ici réclamant le départ du Président expriment avant tout un ras le bol général. La situation économique est peu reluisante malgré les chiffres macroéconomiques, la lutte contre la pauvreté est handicapée par plusieurs facteurs dont la démographie, le conflit armé, mais aussi, par un manque de vision politique. Il faut ajouter à cela le fait que la parole publique ne soit plus jugée comme crédible et que la confiance ne règne plus entre dirigeants et dirigés.

Les leaders du M5 ont bien saisi cette frustration des populations et appuient là-dessus pour mobiliser au maximum et ratisser large. Étrangement, les membres de la majorité installés dans une posture de défense des Institutions ne font pas la même analyse et s’arc-boutent sur ces positions. Or ce qui est remis en cause par la rue c’est la répartition des richesses, la politique économique, sécuritaire, l’éducation, le manque de perspectives, et c’est là où il faut apporter des réponses structurelles. Le peuvent-ils encore là est la question.

Mais cette position n’est pas pour autant surprenante, la majorité peine à communiquer son bilan aux populations, chose qui aurait permis d’ériger une première ligne de défense. En effet La situation sécuritaire ne s’est pas vraiment améliorée, la situation économique non plus et que dire de la situation sociale avec des crises à répétition à l’hôpital et à l’école. A contrario le Président semblait l’avoir bien compris et dans une stratégie de désescalade il s’était empressé d’apporter une solution à la crise des enseignants en début de semaine dernière demandant l’application de l’Article 39. Il était déjà trop tard et paradoxalement cela semble avoir galvanisé les manifestants sentant le vent tourner en leur faveur et la possibilité d’obtenir plus en continuant le combat.

Aujourd’hui les positions peuvent sembler irréconciliables mais des pistes de sortie de crise existent et consistent à redonner espoir aux maliens, redonner foi en l’avenir, promouvoir la justice sociale, l’équité, la méritocratie, et surtout « libérer l’économie ».

Ne nous y trompons pas, remplacer Pierre par Paul n’est finalement qu’anecdotique et comme en 2012 ce pays a besoin d’un traitement de choc pour inverser les tendances.

George Floyd: l’Afrique au secours de sa diaspora?

Le 25 mai 2020 à Minneapolis 4 policiers écrasaient de tout leur poids et ce pendant près de 9 minutes le corps de George Floyd, afro-américain, qui en perdra la vie. Ces agissements indignes, leur répétition et les propos outrancier du Président Trump ont révolté au-delà même des frontières des USA et provoqué des manifestations à travers le monde pour que cesse les discriminations et le racisme dits « systémiques » à l’égard des minorités.

Mort de George Floyd : l'émotion et la colère du commerçant qui a ...

Le 29 mai 2020 par un Communiqué le Président de la Commission de l’Union Africaine (UA) Moussa Faki Mahamat condamnait le meurtre de George Floyd et appelait les Etats-Unis à mettre fin aux discriminations à l’égard des minorités. A sa suite plusieurs Présidents Africains se sont exprimés sur le sujet, poussant les Ambassades américaines à sortir de leurs réserves coutumières.

Le 12 juin 2020 par lettre, le groupe des pays africains au Conseil des Droits de l’Homme a demandé à la présidente un débat urgent sur les violations des droits de l’homme motivées par des considérations raciales, sur le racisme systémique, les violences policières et celles contre les manifestants pacifiques.

La Diaspora comme sixième région du Continent

Cette position des pays africains et de l’UA peut à première vue paraître singulière, après tout George Floyd était américain et n’avait probablement pas de liens remarquables avec l’Afrique. L’explication se situe sans doute dans le fait que la Commission de l’Union africaine définit la diaspora africaine comme l’ensemble des personnes d’origine africaine vivant à l’étranger, c’est-à-dire hors du continent africain. C’est ainsi que depuis 2003 à l’initiative du Sénégal la Diaspora est considérée comme la sixième région d’Afrique (RÉSOLUTION SUR LA DIASPORA Doc. Assembly/AU/14(XVIII)Add. 3). L’idée est que ces diasporas dont on estime le nombre à 350 millions d’habitants, souhaitent contribuer au développement du continent ainsi qu’à la construction de l’Union africaine.

La création de la sixième région en 2003 et le positionnement actuel de l’UA répond ainsi à une idée phare du panafricanisme qui est de dire que les afro descendants ont vocation à retourner sur le continent ou sinon contribuer à son développement

Cette réaction tardive répond à un impératif , en effet plusieurs études sociologiques démontrent que ces diasporas sont victimes de discriminations et des violences policières dans plusieurs pays occidentaux. En France par exemple un jeune noir ou arabe a plus de difficultés à trouver un emploi, un logement et se fait plus contrôler par la police (Petit, Pascale, Emmanuel Duguet, et Yannick L’Horty. « Discrimination résidentielle et origine ethnique : une étude expérimentale sur les serveurs en Île-de-France », Économie & prévision, vol. 206-207, no. 1, 2015, pp. 55-69).

Face à ce mouvement social mondial, l’UA ne pouvait donc rester silencieuse et devait prendre position d’autant plus que depuis 2003 peu de progrès ont été réalisés dans la matérialisation de cette 6ième région. Les sorties de ces dernières semaines sont sans doute l’occasion de remettre sur la table ce sujet et de rappeler que la diaspora au sens large constitue une richesse pour le continent sur le plan diplomatique, financier et intellectuel.

Un positionnement fragilisé par le renforcement des autoritarismes

Cette position de défenseurs des droits humains et plus particulièrement des droits des minorités se heurte cependant aux comportements observés sur le Continent. Les lois liberticides se multiplient avec un renforcement de régimes autoritaires qui tentent de museler les réseaux sociaux et les journalistes. Au Niger c’est la journaliste Samira Sabou qui sera incarcérée pour un commentaire sur sa page Facebook au début du mois de juin 20 (https://www.voaafrique.com/a/les-organisations-d%C3%A9fense-de-la-libert%C3%A9-de-la-presse-se-battent-pour-la-lib%C3%A9ration-de-samira-sabou/5460741.html). En Guinée, au Togo, au Congo des violences ont émaillé les différentes manifestations politiques. Sur ces cas la position de l’UA est apparue bien timide et celle des Chefs d’Etat peu motivée.

De plus, les nombreux conflits sur le Continent ont donné lieu à des réponses parfois brutales des Forces de défense et de sécurité causant de nombreuses victimes chez les civils. Ainsi les Organisations de défense des Droits humains ont documenté près d’une centaine d’exécutions sommaires de la part des armées locales dans le sahel au cours d’opération antiterroristes dans le 1er trimestre de 2020 (https://www.dw.com/fr/des-ex%C3%A9cutions-extrajudiciaires-commises-par-les-arm%C3%A9es-du-sahel/a-53763410).

Enfin il faut noter qu’au cours de l’année que la Cour Africaine des Droits de l’Homme a fait l’objet d’attaque de la part de plusieurs Etats qui ont fini par se retirer de cet organe sous-régional, la fragilisant par la même occasion (https://beninwebtv.com/2020/06/droit-de-lhomme-reponse-du-president-de-la-cour-africaine-aux-commentaires-sur-linstitution/).

Malgré ces bémols il apparaît important pour l’UA et les Chefs d’Etat africains de faire entendre leurs voix sur des sujets qui touchent la communauté mondiale. Dans un monde de plus en plus va-t-en-guerre, avec l’émergence de pouvoirs aux visées hégémoniques et les immixtions multiples de puissances dans les affaires locales africaines, il était important d’affirmer une position de principe et d’obtenir un débat sur ce sujet. Cette posture pourrait également avoir le mérite de renforcer les liens entre les diasporas et le Continent, un lien important comme mentionné ci-dessus, à condition que l’on dépasse la posture et que l’on s’engage dans une réelle politique de mise en valeur de cette diaspora.

Enfin, il importe aussi pour les pays africains de combattre ces maux sur le plan local et à l’UA de réagir avec plus de fermeté face aux divers compromis avec les droits fondamentaux et l’Etat de Droit sur le Continent.

Les accords de partenariat économique: un danger pour l’essor du Continent

En l’an 2000 a été adopté l’accord de Cotonou en remplacement de la convention de Lomé qui datait de 1975. Il s’agit du cadre général dans lequel s’inscrivent les relations entre l’UE et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). Cet accord qui s’articule autour de 3 piliers (développement, économie et politique) vise ambitieusement à réduire la pauvreté et favoriser l’intégration des pays ACP dans le commerce mondial, devait initialement expirer en février 2020. C’est ainsi que le 22 juin 2018, un mandat de négociation a été adopté par le conseil de l’Europe pour la mise en place d’un nouvel accord devant s’étendre jusqu’en 2030 ou 2040.

Selon Robert Dussey homme politique togolais et négociateur en chef pour l’Afrique, « les priorités stratégiques du prochain accord sont l’édification de sociétés pacifiques et stables, centrées sur l’être humain et fondées sur le respect des droits de l’homme, la paix et la sécurité ; le développement humain et social ; le développement et la croissance économique inclusifs et durables ; la durabilité environnementale et la prise en compte du changement climatique ; la migration et la mobilité».

Il convient de noter par ailleurs que l’Accord de Cotonou a été le lieu d’affrontements idéologiques forts entre les tenants d’une libéralisation effrénée et des mouvements plutôt altermondialistes qui y voient les germes du néocolonialisme économiques. Compte tenu de ces oppositions historiques qui reprennent les canaux des confrontations habituelles nées de la décolonisation, il est curieux de constater le manque de débats publics au sujet de sa renégociation.

Sur le plan politique l’Accord entendait prétentieusement faire émerger des régimes démocratiques respectueux des Droits de l’Homme, il était d’ailleurs prévu par aux articles 96 et 97 l’application d’un régime de sanction pour les pays enfreignant les règles. Il entendait ainsi consolider la démocratie née des périodes de transition des années 90.

Un succès mitigé donc, en effet 20 années après la période des « conférences nationales » force est de constater que le Continent africain a été le lieu de la normalisation des autoritarismes modérés avec un respect pour les règles démocratiques borné aux apparences. Les Institutions des pays membres de cet accord ne se sont pas renforcées bien au contraire, elles font l’objet d’une remise en cause permanente par les populations, leur reprochant d’être surtout le lieu d’expression du clientélisme et de l’accaparement des biens publics et non de satisfaction des besoins fondamentaux, ce qui devrait être leur mission première. Par ailleurs on aura noté la faculté du système global à fermer les yeux sur les entorses à la bonne gouvernance démocratique en fonction des intérêts sécuritaires et notamment au nom de la sacro-sainte « lutte contre le terrorisme ».

Fondamentalement, l’interrogation doit porter sur la vision démocratique adoptée par les pays de l’UE qui connaissent eux-mêmes des contestations internes fortes de leurs modèles, mais qui tendent à le présenter comme universel. Ce modèle présenté comme exportable produit ses propres crises depuis 60 ans dans des Etats fragiles, pourtant nul ne le remet en cause.

Sur le plan économique et commercial, le bilan est tout aussi contestable, on note que la libéralisation de pans entiers de l’économie à travers les Accords de partenariat économiques n’a pas été profitable au développement du marché intérieur et intrarégional. Or le développement d’un marché interne est un facteur clé de développement économique contribuant à l’émergence d’une industrie capable de répondre à la demande et de prendre en charge l’arrivée de nombreux jeunes sur le marché du travail.

Or la suppression de droits de douanes ne permet pas à ces Etats de protéger leurs producteurs locaux, ces derniers faisant face à la concurrence des producteurs européens qui sont plus compétitifs.  Cela a également des conséquences sur le plan interrégional où les échanges commerciaux entre les pays de la même zone se retrouvent limités du fait de l’arrivée de produits de la même gamme provenant de l’UE. A titre d’illustration un producteur malien qui voudrait exporter au Bénin se retrouverait en concurrence avec un producteur européen bien plus compétitif. La réduction des débouchés ne permettra pas au producteur malien de prospérer, de créer des emplois, de la valeur ajoutée…

Dès 2007 les regroupements d’industriels s’opposaient à la concurrence qu’ils allaient devoir subir et mettaient en garde contre les effets néfastes que ces accords allaient provoquer sur le tissu industriel. Il en est de même pour les organisations paysannes qui faisaient alors remarquer que les producteurs européens bénéficiant de subversions allaient inonder le marché africain de sous-produits bien plus compétitifs et ainsi limiter leur développement.

Les accords de partenariat économique constituent donc un frein au développement des marchés internes et des marchés régionaux, cela a un impact sur l’essor économique du continent. C’est un coup dur pour l’industrie qui est un secteur qui génère des externalités positives et contribue au changement structurel, capable de créer des emplois, développer la demande, augmenter le pouvoir d’achat, conduire à ce que l’on appelle communément l’émergence. C’est aussi un frein à la souveraineté alimentaire, dans un continent où des millions de gens ne vivent que d’aides d’ONG….

Il convient donc dans le cadre des renégociations de mentionner que les accords commerciaux ont essentiellement été bénéfiques pour les producteurs européens. Ces derniers comptent sur ces accords pour résister aux nouveaux acteurs comme la Chine qui convoitent les mêmes marchés. Les producteurs africains pour certains ont pu bénéficier de ces accords et exporter leur production mais à quel prix ? Celui de l’amenuisement du tissu productif local, un drame lorsque l’on parle de réduction de la pauvreté.

Les pays africains doivent promouvoir le libre-échange et le développement du marché régional avant de procéder à son ouverture sans contraintes aux pays de l’UE. Une politique d’investissement dans les infrastructures (route, électricité, numérique) est primordiale en ce sens. Bâtir une société plus juste et équilibrée ne se décrète pas dans des accords politiques et économiques, mais par une politique globale décidée par les africains, et au sein de laquelle l’UE peut être un partenaire clé et non un chef d’orchestre.

Aujourd’hui l’Afrique attire toutes les convoitises, il revient aux Africains de prendre conscience de leurs atouts et de les mettre en valeur. Entérinons l’échec de l’aide au développement. Enfin il est important sur le plan politique d’inclure les organisations patronales, les syndicats et les sociétés civiles africaines dans le processus de renégociation, car ces accords ont des impacts sur le long terme et engagent le devenir du continent.