Les accords de partenariat économique: un danger pour l’essor du Continent

En l’an 2000 a été adopté l’accord de Cotonou en remplacement de la convention de Lomé qui datait de 1975. Il s’agit du cadre général dans lequel s’inscrivent les relations entre l’UE et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). Cet accord qui s’articule autour de 3 piliers (développement, économie et politique) vise ambitieusement à réduire la pauvreté et favoriser l’intégration des pays ACP dans le commerce mondial, devait initialement expirer en février 2020. C’est ainsi que le 22 juin 2018, un mandat de négociation a été adopté par le conseil de l’Europe pour la mise en place d’un nouvel accord devant s’étendre jusqu’en 2030 ou 2040.

Selon Robert Dussey homme politique togolais et négociateur en chef pour l’Afrique, « les priorités stratégiques du prochain accord sont l’édification de sociétés pacifiques et stables, centrées sur l’être humain et fondées sur le respect des droits de l’homme, la paix et la sécurité ; le développement humain et social ; le développement et la croissance économique inclusifs et durables ; la durabilité environnementale et la prise en compte du changement climatique ; la migration et la mobilité».

Il convient de noter par ailleurs que l’Accord de Cotonou a été le lieu d’affrontements idéologiques forts entre les tenants d’une libéralisation effrénée et des mouvements plutôt altermondialistes qui y voient les germes du néocolonialisme économiques. Compte tenu de ces oppositions historiques qui reprennent les canaux des confrontations habituelles nées de la décolonisation, il est curieux de constater le manque de débats publics au sujet de sa renégociation.

Sur le plan politique l’Accord entendait prétentieusement faire émerger des régimes démocratiques respectueux des Droits de l’Homme, il était d’ailleurs prévu par aux articles 96 et 97 l’application d’un régime de sanction pour les pays enfreignant les règles. Il entendait ainsi consolider la démocratie née des périodes de transition des années 90.

Un succès mitigé donc, en effet 20 années après la période des « conférences nationales » force est de constater que le Continent africain a été le lieu de la normalisation des autoritarismes modérés avec un respect pour les règles démocratiques borné aux apparences. Les Institutions des pays membres de cet accord ne se sont pas renforcées bien au contraire, elles font l’objet d’une remise en cause permanente par les populations, leur reprochant d’être surtout le lieu d’expression du clientélisme et de l’accaparement des biens publics et non de satisfaction des besoins fondamentaux, ce qui devrait être leur mission première. Par ailleurs on aura noté la faculté du système global à fermer les yeux sur les entorses à la bonne gouvernance démocratique en fonction des intérêts sécuritaires et notamment au nom de la sacro-sainte « lutte contre le terrorisme ».

Fondamentalement, l’interrogation doit porter sur la vision démocratique adoptée par les pays de l’UE qui connaissent eux-mêmes des contestations internes fortes de leurs modèles, mais qui tendent à le présenter comme universel. Ce modèle présenté comme exportable produit ses propres crises depuis 60 ans dans des Etats fragiles, pourtant nul ne le remet en cause.

Sur le plan économique et commercial, le bilan est tout aussi contestable, on note que la libéralisation de pans entiers de l’économie à travers les Accords de partenariat économiques n’a pas été profitable au développement du marché intérieur et intrarégional. Or le développement d’un marché interne est un facteur clé de développement économique contribuant à l’émergence d’une industrie capable de répondre à la demande et de prendre en charge l’arrivée de nombreux jeunes sur le marché du travail.

Or la suppression de droits de douanes ne permet pas à ces Etats de protéger leurs producteurs locaux, ces derniers faisant face à la concurrence des producteurs européens qui sont plus compétitifs.  Cela a également des conséquences sur le plan interrégional où les échanges commerciaux entre les pays de la même zone se retrouvent limités du fait de l’arrivée de produits de la même gamme provenant de l’UE. A titre d’illustration un producteur malien qui voudrait exporter au Bénin se retrouverait en concurrence avec un producteur européen bien plus compétitif. La réduction des débouchés ne permettra pas au producteur malien de prospérer, de créer des emplois, de la valeur ajoutée…

Dès 2007 les regroupements d’industriels s’opposaient à la concurrence qu’ils allaient devoir subir et mettaient en garde contre les effets néfastes que ces accords allaient provoquer sur le tissu industriel. Il en est de même pour les organisations paysannes qui faisaient alors remarquer que les producteurs européens bénéficiant de subversions allaient inonder le marché africain de sous-produits bien plus compétitifs et ainsi limiter leur développement.

Les accords de partenariat économique constituent donc un frein au développement des marchés internes et des marchés régionaux, cela a un impact sur l’essor économique du continent. C’est un coup dur pour l’industrie qui est un secteur qui génère des externalités positives et contribue au changement structurel, capable de créer des emplois, développer la demande, augmenter le pouvoir d’achat, conduire à ce que l’on appelle communément l’émergence. C’est aussi un frein à la souveraineté alimentaire, dans un continent où des millions de gens ne vivent que d’aides d’ONG….

Il convient donc dans le cadre des renégociations de mentionner que les accords commerciaux ont essentiellement été bénéfiques pour les producteurs européens. Ces derniers comptent sur ces accords pour résister aux nouveaux acteurs comme la Chine qui convoitent les mêmes marchés. Les producteurs africains pour certains ont pu bénéficier de ces accords et exporter leur production mais à quel prix ? Celui de l’amenuisement du tissu productif local, un drame lorsque l’on parle de réduction de la pauvreté.

Les pays africains doivent promouvoir le libre-échange et le développement du marché régional avant de procéder à son ouverture sans contraintes aux pays de l’UE. Une politique d’investissement dans les infrastructures (route, électricité, numérique) est primordiale en ce sens. Bâtir une société plus juste et équilibrée ne se décrète pas dans des accords politiques et économiques, mais par une politique globale décidée par les africains, et au sein de laquelle l’UE peut être un partenaire clé et non un chef d’orchestre.

Aujourd’hui l’Afrique attire toutes les convoitises, il revient aux Africains de prendre conscience de leurs atouts et de les mettre en valeur. Entérinons l’échec de l’aide au développement. Enfin il est important sur le plan politique d’inclure les organisations patronales, les syndicats et les sociétés civiles africaines dans le processus de renégociation, car ces accords ont des impacts sur le long terme et engagent le devenir du continent.

Publié par askiamohamed

Consultant en Géopolitique, Sciences politiques.

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