Kidal: le réveil des tensions tribales

L’histoire de la zone de Kidal est marquée par plusieurs rébellions, celle de 1961, de 1991, de 2006 et 2012. Elle est devenue une région administrative au Mali en 1991 à la suite des accords de Tamanrasset.

Il s’agissait de répondre à la politique de décentralisation prônée dans les années 90, mais dans les faits cela était plus une réponse à des exigences tribales. Il s’agissait aussi de répondre à la volonté de la conféderation des Ifoghas (Horizons nomades en Afrique sahélienne: sociétés, développement et démocratie- André Bourgeot) de consolider géographiquement et localement son pouvoir et d’administrer ses affaires localement. La ville de Kidal a  été sous la domination du pouvoir traditionnel de l’Amenokal, Intallah Ag Attaher, qui à son décès sera remplacé par son fils Mohamed ag Intallah membre du Hcua, en 2015.

Lors de toutes les rebellions, Intallah Ag Attaher jouera le rôle de médiateurs entre l’Etat malien et les différents groupes. En 2012, il changera de position pour soutenir dans un premier temps le Mnla, puis le HCUA.

La Région de Kidal est le fruit d’un découpage artificiel, au-delà de la ville, il n’y a plus d’État, pour y circuler, il faut s’appuyer sur la protection de tribus locales. Avec l’arrivée d’Aqmi, la situation va se détériorer. Profitant d’une absence absolue d’administration, la zone sera transformée en sanctuaire. Un marché de plusieurs milliards de francs CFA en trafic de tout genre va s’y développer sous la supervision de barons locaux.

La « Confédération des Ifoghas » est composée comme son nom l’indique d’Ifoghas (HCUA), des Imghad (GATIA) des Idnane (MNLA), des Chamanamas (MNLA puis HCUA) et de plusieurs autres tribus, et qui vivent dans la région.

La Confédération fut instaurée en 1909 par les français, qui ont désigné le Chef traditionnel des Ifoghas comme chef administratif de la zone de Kidal. Les colons pour plus de « simplicité administrative » installèrent pas moins de 60 chefs de tribus, tous placés sous la domination du Chef des Ifoghas.

Avant l’intervention française la confédération était considérée comme une tribu maraboutique assez pauvre, et qui payait un tribu aux Touaregs Iwilimiden de la Région de Ménaka, beaucoup plus puissant. Les bons rapports avec l’administration coloniale ont permis à la confédération de monter en puissance, et plus précieusement la tribu par le biais du Chef Attaher Ag Illi.

La « tribalisation » du conflit, s’observe au travers de la composition des groupes armés, où l’on s’unit par affinité tribale, groupes qui eux mêmes se positionnent par rapport à Bamako et selon les intérêts de sa tribu.

La crise malienne de 2011 a accentué les clivages au sein la confédération des Ifoghas, et a vu la montée en puissance d’une part du Groupe des Ifoghas, rebelles et d’autre part celui des Imghad plutot favorable à Bamako, qui se disputent  le leadership dans la Région de Kidal, et ceux pour plusieurs raisons.

  1. Comme rappelé ci-dessus, depuis le début de la colonisation, la zone de Kidal est considérée comme le fief de la tribu Ifoghas , ils y détiennent le pouvoir culturel et social. Ils sont regroupés majoritairement au sein du HCUA (ex-Ansardine), et la création de ce groupe au moment de l’intervention française avec la bénédiction d’Iyad Ag Ghali avait pour objectif principal de protéger leurs intérêts et la domination des Ifoghas sur la Région.

Pour le Mnla, la relation avec le HCUA est vitale, elle leur permet de se baser sur une alliance forte pour défendre leurs intérêts politiques. Ce groupe n’est pas à proprement dit concerné par les combats ethniques, cependant son accolage au HCUA, donc aux Ifoghas est vital. Au plus fort de la crise, que la communauté Chamanamas en partie a rompu avec le Mnla pour rejoindre Ansar Dine las de l’hégémonie Idnane sur le mouvement.

Pour le GATIA, il s’agit d’inverser les rapports de domination. En 1991, les Imghad de Kidal avaient créé l’Armée révolutionnaire de l’Azawad (Arla) mouvement rattaché aux Ifoghas de Kidal. La scission n’est apparue que lorsque le Chef du Gatia aujourd’hui Ag Gamou décide définitivement de ranger les armes, intègre l’armée avec ses hommes et combattra notamment Ibrahim Ag Bahanga (Ifoghas) en 2006 pour le compte de l’armée malienne.

  1. Kidal est le point de départ de toutes les rébellions du Mali, la Confédération des Imouchar présentes à Ménaka et Gao a souvent pris le train en marche, et par opportunisme plus que par réel irrédentisme.

Celui qui contrôle la Région de Kidal sera en mesure de contrôler les éruptions contestataires et c’est là un point de croisement entre les intérêts du gouvernement malien et celui du Gatia, c’est-à-dire priver les Ifoghas de leur fief, et de leur pouvoir « traditionnel » herité de la colonisation.

  1. Le partage du pouvoir est  au cœur des rivalités qui opposent principalement les Ifoghas et les Imghad. Les uns voulant conserver leur pouvoir, les autres voulant inverser le rapport de force. La mise en place des autorités intérimaires, et les probables élections à venir seront l’occasion de confrontations violentes si tout cela n’est pas gérer en toute intelligence.

La mise en place des AI doit se faire de manière consensuelle ce qui signifie qu’il y a une lutte pour les postes qui est engagée, aussi bien au niveau communale que Régionale. La fin de la période intérimaire doit déboucher sur des élections, et chaque camp se prépare pour obtenir le pouvoir.

  1. Le trafic en tout genre est aussi un des éléments de lutte pour le gain du pouvoir dans la région. Selon plusieurs informations mi-juillet un convoi suspect escorté par des hommes appartenant au Gatia aurait été intercepté par des hommes de la Cma aux environs de Tinzaouatène. Cet évènement a sans aucun doute contribué à hausser les tensions entre les deux mouvements à Kidal.

La constitution de milices armées sur bases tribales, n’est pas nouveau au Mali, on peut même au regard du passé affirmer que cela a été beaucoup plus soutenu jadis. Si le gouvernement a pu par le passé tirer profit de ces division internes, cela n’est pas pour favoriser le processus de paix ni la mise en Œuvre de l’Accord. Preuve en est que l’accord dit d’Anéfis signé fin 2015 en marge de l’Accord d’Alger, a supplanté ce dernier sur plusieurs points. Or toutes les questions relatives au conflit aurait dû être réglées selon les dispositifs prévus par l’Accord d’Alger.

On observe également un divorce entre les dirigeants des mouvements et les hommes sur le terrain engagés dans une lutte territoriale pour les raisons citées ci-dessus. L’Accord apparaît de plus en plus comme une couverture, et non comme une solution à la résolution du conflit. Pour preuve, les parties plutôt que de se référer encore une fois à L’accord ont fait le choix de se rendre à Niamey en Juillet 2016 pour tenter de résoudre les crispations issues du partage du pouvoir dans la ville de Kidal. Les accords dans l’accord entretiennent l’instabilité, qui profite aux terroristes et à ceux qui dans les deux camps ont intérêt à ne jamais voir cet accord mis en œuvre.

Le rôle du gouvernement n’est pas à négliger dans cette crise, au contraire la solution ne peut venir que de lui et ceux par plusieurs moyens :

  1. Le Gouvernement doit sortir de sa position de « déresponsabilisation » et prendre le processus en main, de manière vigoureuse et proactive, plutôt que de subir les événements. Pour cela il doit assumer le leadership de la mise en œuvre. En cela la nomination du Haut représentant du Chef de l’État pour la mise en œuvre de l’Accord, Mr Diagouraga est une bonne chose. Cela annonce peut être la prise en main par l’exécutif du processus.
  2. Le Gouvernement doit identifier des mesures clés à mettre rapidement en œuvre, il s’agit notamment de l’effectivité du cantonnement, du DDR et de l’intégration. Plus il retarde plus le risque d’implosion est élevé. Une fois ces tâches accomplies, l’administration doit faire son retour sans conditions dans toute la région de Kidal en toute neutralité et promouvoir la bonne gouvernance et l’État de droit.
  3. L’État doit imiter ce même comportement pour les Régions de Taoudéni et Ménaka qui ont été créées sur des bases tribales comme jadis l’a été celle de Kidal. Les racines du même mal qui ronge Kidal y sont présentes, et on pourrait rapidement se trouver débordé par des conflits qui naîtraient dans ces régions autour du partage du pouvoir.

Tant que l’insécurité régnera, et qu’il n’y aura pas d’État chaque individu se réfugiera derrière l’entité composée la plus cohérente c’est-à-dire la tribu.

La crise de 2011 a réveillé les anciennes crispations propre à la confédération et au partage du pouvoir opéré autrefois par le colon français. Si on n’écoute le discours des acteurs et notamment du Gatia, ces derniers affirment que les Français soutiennent les Ifoghas comme pour dire qu’ils sont dans un combat qui dépasse le cadre du conflit malien à proprement dit.

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