Pour une politique de Défense au Mali

Comme de nombreux maliens j’observe , avec fierté et plus ou moins de curiosité la formation de nos soldats à Koulikoro par les formateurs européens.  Avec fierté car il est bon de voir de jeunes soldats, ou officiers volontaires, ayant la volonté de servir leur pays, vouloir parfaire l’art de la guerre, l’art d’être militaire ce métier qui n’est pas comme les autres, du fait de la  propension à être frappé par la mort à tout moment sur le théâtre des opérations.

La « nouvelle armée » malienne dans son opération de mise à niveau est donc aidée par 500 instructeurs européens d’EUTM. Depuis le début de la formation à Koulikoro déjà 4 bataillons ont été formés sur une durée de 12 semaines chacun avant d’être déployés au nord. Quel est le niveau opérationnel de ces bataillons difficile de le savoir, ils n’ont pas eu à combattre, ils ont plutôt fait du maintien de la paix jusqu’à présent.

Bataillon Balanzan Credits: G.Belan

12 semaines de formations est-ce suffisant pour une armée qui présente d’énormes carences dues notamment à la qualité des hommes et ce n’est faire injure à personne que de le dire. En effet il faut évacuer cette légende à la peau dure qui veut que les djihadistes aient été mieux armés que les Famas, non! Ils étaient plus déterminés, plus forts tactiquement, mieux préparés, bref meilleurs que nous…Et quand on se prend une raclée la remise en question est une phase essentielle pour que cela ne se reproduise plus.

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Bataillon Sigui..EUTM

On peut avoir des doutes sur l’efficacité de nos hommes après EUTM, quand on considère que depuis les années 2000 plusieurs bataillons avaient bénéficié de l’opération Enduring Freedom – Trans Sahara, la formation américaine censée aider à lutter contre les groupes terroristes et le trafic au Sahara.  L’armée malienne a bénéficié de l’aide de formateurs américains, parmi ces gens formés par les USA beaucoup ont tourné les talons pour rejoindre les rangs de la rébellion…L’autre partie des troupes formés par les USA étaient les bérets rouges qui après le coup d’Etat ont eu le traitement que tout le monde sait.

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Exercice de tir à Tombouctou

Une source militaire indiquait que 1/3 des hommes formés avaient rejoint l’insurrection, les autres de retour à Bamako avaient été cuisinés par les autorités d’alors avant d’être mis sur la touche pour une proximité un peu trop prononcée avec le président déchu ATT.

La source estimait à un millier le nombre d’hommes formés par les USA ayant rejoint l’insurrection, chiffre un peu exagéré à mon sens. Durant cette période de formation les USA ont attribué au Mali plus de 4,5 milliards de FCFA de dons de matériels de transports et de communications . Alors quand on voit des militaires en pleine bataille discuter des ordres aux téléphones portables, on se demande qu’est devenu ce matériel de communication….Il a été volé et vendu à des éléments d’Aqmi…ou abandonnés après la déroute

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Flintlock Bamako 2008 U.S. Air Force photo Sgt. Victoria Meyer

L’ambassade US détaillait le matériel fournit en 2010: « 75 véhicules dont 44 Pick-up Land Cruiser, 6 ambulances Land Cruiser, 18 Camions de cargaison Mercedes 1517 A et d’un important lot d’effets d’habillements, de postes radio, de pièces de rechange ; le tout pour une valeur de plus de 9 millions de dollars américains »

Bruno Heluin formateur EUTM déclarait ceci dans le Figaro en avril 2013 : « Depuis 2006, les Maliens ont commandé 800 pick-up. Aujourd’hui, il n’en reste quasiment aucun. Une partie a été volée, certains cadres ont récupéré les moteurs neufs. C’est la gestion de la misère. Et l’exemple n’est pas donné par le haut. Le clientélisme est le mode de promotion. Après son coup d’Etat du 22 mars 2012, le capitaine Sanogo a limogé 62 généraux et il en reste 42. Il y avait donc 104 généraux pour une armée de 20 000 soldats. » Pour comparaison l’armée de terre française compte 173 Généraux pour 123000 hommes.

En plus du défaut de formation des hommes, le défaut de matériels est accentué par la cupidité de certains de nos officiers qui ont tout simplement mis à genou une armée déjà chancelante.

Et que dire de l’armée de l’air malienne…le fait que nos hélicoptères d’attaques soient pilotés par des mercenaires ukrainiens devrait suffire à résumer la situation. En 2011 il y avait 4 hélicoptères MI24 sortis des stocks de l’armée bulgare dont seuls 2 étaient opérationnels…plus une dizaine de MIG-21 dont les derniers vols datent… d’il y a plusieurs années, pour plus de précisions vous pouvez consulter le blog « marsattaque » qui détaille les « capacités » aériennes de l’armée.

Si l’armée malienne est dans cet état c’est avant tout un problème politique pas uniquement un problème de moyen comme on aime à le dire, il n’y a pratiquement pas de politique de défense au Mali.

Le Mali évolue dans un environnement dangereux, une zone à risque et on le sait depuis l’indépendance que la zone la plus à risque du territoire est l’immense désert, car difficile à contrôler, mais aussi du fait d’une hostilité d’une frange de la population minoritaire, certes mais capable de mener des opérations de déstabilisation assez importantes.

Ce risque n’a pas à mon sens été pris en compte dans la « programmation militaire malienne », on a trop souvent procédé à des saupoudrages, à des mesures cosmétiques. Le sahel malien est incontrôlé depuis plus de 50 ans, laissant la porte ouverte à tous les groupes de bandits, terroristes, qui y ont mené leurs activités sans jamais vraiment être inquiétés.

Ils ont profité de l’immense pauvreté de la zone pour devenir le plus grand employeur de la région. Des jeunes de Gao servant de mules pour le transport de drogue, aux jeunes recrues embrigadées dans le mouvement radical, l’implantation des groupes est dues à l’absence de sécurité et cette absence de sécurité découle d’une politique de défense non adaptée.

Il ne serait pas exagéré d’affirmer que l’Etat depuis 1960 a pris des mesures minimales pour assurer la défense du territoire et ce pour des raisons assez variées, la crainte d’une armée trop puissante, la corruption, le clientélisme. Ce manque de politique a vidé l’armée de sa substance, elle a perdu de vue sa mission. Elle ne défendait plus le pays contre les menaces internes et externes, non elle défendait des intérêts personnels.

L’armée ne jouait plus le rôle de préservation de la démocratie, par une neutralité mais bien au contraire, elle n’a jamais vraiment été neutre, aucun cadre ne lui ayant été opposée, elle s’est fortement impliquée dans la gestion des affaires publiques outrepassant son rôle traditionnel. Nous n’avons jamais vu un gouvernement mettre en place une politique de défense claire, fixant les règles et la stratégie militaire du pays dans un environnement donné. Quelle était la vision du Gouvernement de ATT en matière de défense?

Vous l’aurez compris l’armée malienne a bénéficié d’un pilotage plus ou moins amateurs, sans ligne directrice, mis à part le conflit territorial avec le Burkina, la principale menace pour le pays est l’insécurité au nord, et jamais une politique militaire claire n’a été mise en place pour endiguer ce problème. Je dis bien une politique claire, j’entends par là des objectifs stratégiques et des moyens adéquats. La Loi N°04-051 du 23 novembre 2004 ne fixe que les modalités d’organisation du cabinet du ministère de la défense.

Certains officiers ont dans le temps tenté de faire parvenir des demandes, des stratégies de développement de l’appareil militaire auprès de leurs hiérarchies mais des demandes restées sans suite.  Le projet de politique de la défense initié par ATT et complété sous la transition est en instance de validation ainsi que l’affirme le Colonel Major Dembélé qui a étudié la question.

Les vulnérabilités et les menaces sont connues, les attentes sont connues, il appartient maintenant aux gouvernants d’avoir la volonté et la détermination de mettre en place une politique claire de défense, EUTM pourra former des dizaines bataillons,  sans stratégie claire l’armée retombera dans ses travers. Il faut avoir une vision et se donner les moyens.

La nouvelle politique de défense doit bannir l’intégration de rebelles, le clientélisme, les officiers incapables de lire une carte. On doit fait la promotion d’homme compétents, améliorer les conditions d’exercice du métier, avec un vrai plan de carrière. Les militaires doivent pouvoir bénéficier comme tous autres employés de ce pays de plan de carrière, ils doivent savoir quel est leur rôle, dans le développement du pays. La chaîne de commandement doit être claire et absolument soumise aux autorités civiles notamment au chef des Armées, le Président de la République.

Que dire de nos services de renseignements, ils sont également à reconstruire, nos faibles capacités nous ont certes permis de savoir ce qui se tramait dans le nord pendant la chute de Kadhafi, mais la suite des opérations fut un échec. Le temps des services structurés et bien organisés collaborant avec les collègues algériens est fini, le service a fini par être gangrené à son tour par le mal malien à savoir la corruption et le népotisme. Comment gagner une guerre sans renseignements efficaces?

Les services maliens sont obsolètes, complètement dépassés, matériellement mais aussi intellectuellement, durant les années ATT, pas une projection, pas une analyse stratégique et les services renseignements militaires sont tout aussi dépassés. Pour l’anecdote les renseignements militaires maliens avaient prévenu les autorités à plusieurs reprises sur l’éventualité d’un coup d’Etat, la confiance n’étant pas au rendez-vous l’information n’avait été prise au sérieux.

Les services seront définitivement ternis avec les problèmes de corruption, l’assassinat de Lamana Ould Bou et surtout l’affaire Air Cocaïne. Ils ont aussi réussi « l’exploit » de laisser filer l’auteur de l’attentat à la bonbonne de gaz contre l’ambassade de France en 2011.

J’entends déjà ici et là que la communauté internationale ne laissera jamais une autre rébellion se faire au Mali, nous voilà retombés dans nos errements passés, il ne s’agit pas d’être belliqueux il s’agit d’être préparé à se défendre seul, il n’appartient pas à la communauté internationale de défendre le Mali, mais bien à l’armée malienne. Si nous avions eu les moyens de le faire pensez-vous que Kidal serait aujourd’hui occupée?

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